Myth Syzer - We Love Green

Myth Syzer

Il y a moins d’un an, Myth Syzer n’était encore qu’un beatmaker. Un beatmaker de très haut niveau, certes. Voire ni plus ni moins le beatmaker le plus inspiré de France, au son reconnaissable entre tous : des grooves langoureux et implacables, habités par une chaude mélancolie. Doué d’un sens de la construction sonore et d’une maîtrise technique en studio qu’on avait plus vu chez un producteur français depuis DJ Mehdi – , Syzer s’était mis à préparer son premier album début 2017. S’il bossait depuis des années avec les rappeurs Loveni et Ichon qui formaient avec lui le crew Bon Gamin, le jeune homme songeait pourtant à faire de son disque une œuvre solo, et donc principalement instrumentale.

Puis, un jour qu’il se trouve devant ses machines à travailler sur une mélodie prometteuse, voici qu’il se met spontanément à fredonner par dessus, d’abord en yaourt. Il se dit que ça sonne plutôt bien et improvise quelques paroles, en français plutôt qu’en anglais, lui qui n’a presque jamais chanté ni écrit de textes. “Allô mon amour / je suis dans votre cour”…. Le résultat lui semble assez bon pour qu’il le fasse écouter à Manu Barron, son manager et le directeur de son label Animal63.

Manu ne trouve pas ça bon : il trouve ça incroyable et lui dit aussitôt d’en faire un vrai morceau, et pourquoi pas d’y inviter quelques potes. Le morceau sort au début de l’été : c’est le tube “Le Code” avec Ichon, Bonnie Banane et Muddy Monk, qui révèle donc les talents de Syzer au micro et confirme encore ses facilités à dépasser le cadre du beatmaking fonctionnel. Le natif de la Roche-sur-Yon reprend donc à zéro tout son projet de long format : il décide d’y chanter sur tous les titres et d’y inviter rappeurs et vocalistes, tous francophones.

Aujourd’hui sort donc Bisous, une suite aussi fluide que cohérente de 13 morceaux qui

naviguent avec indolence entre trap d’Atlanta pacifiée, volutes soul/R&B et variété tendre des années 80 – on pense ainsi parfois à Laurent Voulzy, en beaucoup moins fleur bleue. Mais si l’album devrait sans doute exercer le même charme sur les amateurs de Future que sur ceux de Dilla, de Sade ou de Voulzy, c’est surtout parce qu’il ne contient que des tubes. Écoutez-le une seule fois et vous aurez la moitié des mélodies en tête avant la fin de la journée. Deux fois, et vous passerez la semaine à murmurer les ritournelles de Syzer et ses amis. Le casting joue énormément, c’est certain. La parité hommes-femmes y est presque respectée même si ce n’est pas exprès. Mais on remarque quand même quelque chose de curieux. Les hommes au micro sont souvent vulnérables, comme en demande ou en colère, ils semblent regarder par le fenêtre

d’un air confus et amer, prêts à sacrifier leur amour-propre. Les femmes, elles, paraissent bien plus en confiance, joueuses, indifférentes, sûres de leur pouvoir d’attraction sans pour autant se laisser traiter en objets sexuels.

Quoiqu’il en soit, on retrouve d’abord les habitués Ichon, Loveni, Bonnie Banane et Muddy Monk, chacun sur plusieurs morceaux. Plus surprenant peut-être, on croise la chanteuse Clara Cappagli (“La Piscine”), du duo electropop parisien Agar Agar, Aja qu’on a notamment entendu avec La Femme (“Full Metal”), ainsi qu’oklou (“Météo”) et Lolo Zouaï (“Austin Powers”). Aux côtés de ces présences féminines essentielles à la couleur musicale de Bisous, on entend aussi Hamza (“Sans toi”) et Jok’air (“Voyou”), deux rappeurs plus réputés pour leur investissement très personnel auprès de la gent féminine que pour leur goût du sang et de l’affrontement entre mâles.

Le Bruxellois Roméo Elvis apparaît sur deux titres : Tocard” et “Ouais bébé”, dernier titre belliqueux qui contraste fort avec ce qui a précédé. Et puis surtout il y a cet invité qui aurait pu être improbable mais qui s’impose comme évident sur une ballade (“La piscine” ) : Doc Gynéco en personne.

On espère que Bisous connaîtra le succès que mériterait par principe tout artiste français qui parvient avec tant de génie à s’éloigner de ses modèles américains pour mieux se hisser à leur hauteur. Car une des choses qui frappent le plus à l’écoute de l’album, la première comme la centième fois, c’est que Myth Syzer a accompli cet exploit de “sonner ricain” en allant paradoxalement chercher dans sa langue maternelle (car on notera que de tous les gens que l’on entend au micro, seule Lolo Zouaï chante en anglais) et dans des références musicales hexagonales inhabituelles. Surtout, il a cette façon très française de faire se confondre dans ses compositions le désir et la tristesse, et d’y révéler, au détour d’une mélodie ou d’un accord, la part de douceur nimbée dans le chagrin amoureux, comme la part de vide qui hante la volupté charnelle. D’où cette tendance à offrir à ses invités et amis un écrin vaporeux pour mieux s’y perdre.

Par le choix de ses interprètes comme par sa palette sonore, Bisous fait partie de ces disques qui donnent une idée et une image très précises d’une époque, de sa jeunesse et de son environnement, en l’occurrence de Paris. Un mélange trouble de bonheur instantané et de blues d’un futur perdu, qui se décline en 14 moments, dont on est prêt à parier qu’ils seront encore des classiques dans des décennies.