Rone - We Love Green

Rone

L’époque n’aime pas la vérité des faits. Alors espérons que l’écrivain Alain Damasio aie raison d’affirmer que l’art est capable, de manière plus profonde que la science ou l’information, d’agir sur notre perception et nos idées – une thèse que l’auteur a récemment défendue à la télévision, lors d’un débat sur l’imminente fin du monde avec le scientifique Aurélien Barrau. Cette conversation a inspiré “Nouveau Monde”, morceau clef du nouvel album de Rone, où les voix des deux hommes résonnent. Pas besoin d’attendre la fin du monde pour se réveiller : “ Il s’agit simplement de consommer un peu moins, bordel ! C’est quand même pas la fin du monde ?!” Rone est le nom d’Erwan Castex, producteur electro dont le cinquième album s’intitule “Room With A View”, véritable tournant dans la carrière de l’artiste français. A partir d’une carte blanche que lui a proposée le Théâtre du Châtelet, Rone a conçu cet album autour d’un spectacle mis en scène et chorégraphié par le Collectif (LA) HORDE, accompagné de 20 danseurs du Ballet National de Marseille. Cette nouvelle forme de collaboration lui a permis d’explorer ce qu’il y avait de plus sincère et de plus profond dans sa musique. Nourri des débats autour de la collapsologie et du changement climatique, “Room With A View” donne matière à penser l’une des plus grandes urgences de l’humanité. “Room With A View” signe le retour de Rone à ses racines musicales, ainsi qu’au set-up minimaliste de ses premiers albums : électro épurée et conception en solo, sans collaborateur. Malgré tout, Rone quitte sa zone de confort en engageant une nouvelle forme d’échange artistique. Production du spectacle et de l’album sont allés de pair, se complétant l’une l’autre. “Room With A View” fonctionne comme un album autonome, alors que l’œuvre finale entrelace danse contemporaine et musique électronique, qui vise un objectif plus important que la pure et simple expérimentation sonore. Dès que le Théâtre du Châtelet a évoqué cette carte blanche, Rone est allé chercher le collectif de danse (LA) HORDE, notamment pour leur esprit “DIY”, leur approche politique et leur facilité à faire passer des idées par le corps. En France, le mot “collapsologie” est sur toutes les lèvres, désignant cette école de pensée prédisant la fin du monde tel que nous le connaissons. Les catastrophes naturelles à grande échelle et le courage d’une jeunesse réunie autour des “Fridays For Future” nous alertent sur le changement climatique et nous pressent de passer à l’action. “Room With A View” s’empare du sujet. “J’ouvre une discussion sans vouloir donner de leçon”, explique Erwan Castex. “Nous faisons tous partie du problème, ce qui veut dire que nous devrions tous faire partie de la solution. Le spectacle posera plus de questions qu’il n’apportera de réponses, mais je suis à l’aise avec ça.”

“Room With A View” a été composé et réalisé en 2019, en neuf mois. Ses premières fondations ont été posées lors d’une résidence à la campagne, dans la maison de l’écrivaine George Sand à Nohant. Rone a pris l’habitude de quitter son domicile, de laisser sa famille et ses amis derrière lui pour travailler sur de nouveaux morceaux. Cette fois, il a choisi l’endroit où Frédéric Chopin composa le tiers de son œuvre. Certains titres de l’album font référence aux arbres de la propriété, d’autres parlent plus généralement d’environnement ou servent tout simplement la dramaturgie du spectacle.Musicalement, Rone éclaire ce qui fait sa signature d’une nouvelle lumière, d’un nouveau jour, contentant aussi bien ses fans de la première heure que les amateurs d’electronica. Les beats mélodiques de “Ginkgo Biloba” cohabitent avec des tracks aux influences ouvertement plus classiques, comme Boards of Canada (“La Marbrerie”) ou Aphex Twin époque SAW-era (“Raverie”), de même que des rythmes estampillés ‘dancefloor euphorique’ nichent à côté de synthés résolument contemplatifs. A ce titre, “Sophora Japonica” démontre le talent hors-pair de Rone pour créer des atmosphères, quitte à se passer totalement de drums. Ailleurs encore, Rone renoue avec l’énergie club de son album « Tohu Bohu » et intègre des éléments de dub. Tout va dans le sens d’une écoute aventureuse et stimulante.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, Rone redéfinit la notion de musique “organique” telle qu’elle traverse la musique électronique, des sons prélevés sur le terrain aux enregistrements de voix. Qu’il s’agisse des babillages de son enfant, d’un débat entre Aurélien Barrau et Alain Damasio, ou encore de la troupe de danse en train de répéter ou de parler du spectacle – l’écriture de l’album étant très centrée sur les machines, la musique se devait d’incorporer une touche très humaine et d’inclure la présence des corps. Ainsi, “Esperanza” utilise les pas des danseurs comme point de départ rythmique, tandis que leurs voix forment le chœur sur le morceau “Human”. On retrouve cette idée de collaboration étendue, en groupe, à travers le visuel de l’album. Le titre “Room With A View” assume son ouverture et propose différents sens de lecture. Si Rone lui attribue une part de mystère personnel, il parle néanmoins de la façon dont chacun regarde le monde. A travers nos petits écrans ou nos réseaux sociaux, nous en sommes tous témoins. Chacun a sa propre perspective sur le monde, et par conséquent le pouvoir de le changer. Tel est le message que Rone souhaite faire passer, observant l’univers depuis sa chambre.